Reviens : Le message encourageant de l’un des plus sympathiques mots d’ordre entendus en rétablissement

Par Jeff Vircoe

Peu importe où vous serez lorsque vous lirez ceci, il vous faudrait parcourir un long chemin pour aller à une rencontre à Ballarat.

D’une taille comparable à celle de Saint John (Nouveau-Brunswick) ou de Thunder Bay, la ville de Ballarat est située à environ 100 kilomètres de Melbourne, en Australie. Et comme de nombreuses autres villes, elle compte une communauté dynamique de personnes suivant des programmes en 12 étapes et a une longue tradition d’encouragement au rétablissement. En fait, les 11 et 12 février prochains, les 18 groupes des Alcooliques Anonymes de l’endroit tiendront leur 66e réunion annuelle commune. On pourra y assister à des présentations, à un banquet et à un « décompte » de la sobriété, et, bien sûr, boire beaucoup de café. La réunion a même un thème, bien connu des participants :

Reviens.

Ce message, tous les Alcooliques Anonymes, de l’Islande à Ballarat, en passant par la Somalie, le connaissent bien.

Bien sûr, les slogans et les expressions ne manquent pas. Une recherche rapide sur Google a permis de trouver 87 leitmotivs semblables ponctuant régulièrement les rencontres.

Une page affirme même qu’il y en a des centaines, quoique certains sont plutôt obscurs.

Mais celui dont on parle ici, c’est un incontournable.

« Reviens ». Qu’est-ce que ça veut dire exactement? D’où vient ce mot? Qu’est-ce qu’il nous enseigne? Les réponses varient selon chacun.

« Quand je l’ai entendu pour la première fois, j’avais tendance à l’associer à : “ne t’en va pas avant que le miracle arrive” », raconte Eric J., un résident de Tofino, sur la côte accidentée de l’ouest de l’île de Vancouver. C’est l’endroit le plus à l’ouest au Canada où l’on trouve des programmes en 12 étapes.

Eric, un ancien patient du centre Edgewood, a reçu lors de la soirée gâteau de novembre 2016 une médaille soulignant 10 ans de sobriété. Il affirme qu’au début, « “reviens” voulait seulement dire qu’il me fallait aller aux rencontres assez souvent pour m’ouvrir l’esprit et apprendre des choses. Simplement me rendre à la réunion… et poser mes fesses sur une chaise. »

Après 10 ans de rétablissement, il assiste encore à quelques réunions par semaine, en plus de parrainer de nouveaux membres et de participer activement au service. Il revient toujours, mais pour d’autres raisons.

« Maintenant, c’est une question de volonté : la volonté de revenir. Je dois revenir pour aider les alcooliques qui souffrent. Il s’agit simplement d’y aller et d’être disponible pour les autres. »

Certaines expressions, comme « l’important d’abord » et « vivre et laisser vivre », figurent dans le Gros Livre, mais de nombreuses autres proviennent d’histoires que se sont racontées les membres au cours des années. Dans la « Foire aux questions sur l’histoire des AA » du site Web de l’organisme (www.aa.org/pages/fr_FR), on parle de la difficulté de trouver la vérité sur ces formules.

« Les membres se sont toujours questionnés sur les origines des diverses expressions, et il a toujours été difficile de trouver la réponse. Mais en faisant nos recherches, nous avons découvert une lettre datée de 1989 écrite par Frank M., ancien archiviste du BSG, dans laquelle il répond à une question semblable. Voici sa réponse : “De nombreux membres se questionnent sur l’origine d’un jour à la fois. Cependant, tout comme pour la coutume de se tenir la main, il est difficile de mettre le doigt sur le moment exact où c’est apparu.” Et malheureusement, c’est le cas pour la plupart des expressions des AA! »

Dans Transmets-le, la biographie du fondateur des AA Bill Wilson qu’a publiée l’organisme, l’auteur parle des slogans, ou « scies », comme on les appelait avant :

« D’autres “scies” remontent aussi loin que la fin des années 1930. C’est le cas pour “l’important d’abord”, “agir aisément” et “vivre et laisser vivre”. Comme elles figurant dans la première édition du Gros Livre (à la fin du chapitre “La famille et le rétablissement”), il est probable que c’est Bill qui a commencé à utiliser ces expressions, qu’il aurait rapportées du Vermont… de vieilles “scies” avec de nouvelles dents. »

Perspectives a demandé à un vrai homme d’expérience d’où pouvait bien venir selon lui l’expression « reviens ». Devenu sobre en février 1953, Dan O. soulignera donc ses 64 ans au sein des AA dans quelques semaines. Il est sans conteste l’un des plus anciens membres actifs au monde. C’est d’ailleurs pour cela qu’en 2015, Dan et d’autres pionniers ont été applaudis par une foule estimée à 70 000 personnes rassemblée au Georgia Dome d’Atlanta dans le cadre du plus récent congrès international des AA.

Pour répondre à notre interrogation, Dan a demandé de l’aide.

« J’ai posé la question pendant ma rencontre hier soir. La seule chose qu’on a pu en conclure, c’est que ça vient d’Al-Anon, affirme-t-il. C’est la seule chose sur laquelle on a pu se mettre d’accord. Il y a avait là des gars sobres depuis 30 ou 35 ans. C’est Al-Anon qui a parti le bal. »

Une recherche plus approfondie tend à confirmer l’intuition de Dan et de ses amis.

Dan K. était membre de la première heure des AA à Akron, en Ohio. Son nom est mentionné à plusieurs reprises dans le livre des AA Dr Bob et les pionniers. Il est devenu sobre au début des années 1940, alors qu’il séjournait dans la salle réservée aux alcooliques à l’Hôpital St. Thomas d’Akron et qu’il était soigné et conseillé par le Dr Bob Smith, cofondateur des AA, et sœur Mary Ignatia Gavin. Dans le livre, Dan raconte la première fois où il a entendu ce mot d’ordre – encore très utilisé aujourd’hui dans les rencontres – et l’attribue entièrement à Anne Smith, la femme du Dr Bob, que de nombreux membres d’Akron appellent la « mère des AA ».

« Anne s’occupait toujours des nouveaux. Elle les repérait, et après la rencontre, venait à leur table pour se présenter : “Je vous souhaite, à vous et à votre ravissante femme, la bienvenue chez les Alcooliques Anonymes. Nous espérons que vous reviendrez.” Elle donnait alors un peu d’information sur les AA avant de poursuivre sa tournée des nouveaux membres. »

Dan, que l’on peut entendre dans un extrait audio disponible en ligne gratuitement [en anglais] (www.akronaa.org/images/Downloads/Voices/dannyK.mp3), raconte aussi que le cofondateur des AA et sa femme veillaient à ce qu’il revienne aux rencontres durant la période de son rétablissement où il était le plus sensible et le plus vulnérable.

« Pendant environ un an et demi, le Dr Bob et Anne m’ont emmené aux réunions parce que je n’avais pas de permis de conduire. »

Plus de 81 années se sont écoulées depuis le moment où Anne à commencé à accueillir les alcooliques et leurs épouses aux rencontres du groupe Oxford. Bill Wilson et le groupe de New York, pour leur part, ont quitté ce mouvement à tendance religieuse pour former le leur, qui se concentrerait davantage sur les victimes de la maladie de l’alcoolisme. Peu de temps après, ils ont suivi l’exemple de Bob et Anne à Akron, et Clarence S. à Cleveland, et ont appelé leur mouvement « Alcooliques Anonymes ». Malgré le nouveau nom et la nouvelle mission, les pionniers des AA ont continué à accueillir chaleureusement les alcooliques sans lésiner sur le café. « Reviens » est l’une des nombreuses règles non écrites qui se perpétuent, d’Akron à New York et de Cleveland à Ballarat.

Dans Le courage de changer : Al-Anon un jour à la fois, une lecture quotidienne présente la chose ainsi :

« “Revenir” : voilà un mot qu’on entend souvent dans Al-Anon. Pourquoi est-il si important? Parce que nous sommes nombreux à avoir été tellement endurcis par la lutte contre l’alcoolisme, ou la fuite devant la maladie, qu’il nous était difficile de rester assis tranquillement durant le processus de rétablissement. Il nous fallait des réponses ou agir, immédiatement. Mais, notre première rencontre nous a fait juste assez de bien pour avoir le goût d’y revenir. Et de revenir, encore. Lentement, nous avons appris à rester calmes, à écouter et à guérir. Peu importe depuis combien de temps nous suivons le programme d’Al-Anon, ce mot d’ordre est un rappel : il faut revenir. Même après un long rétablissement avec Al-Anon, il y a des épisodes difficiles. Avec chaque nouveau défi, beaucoup d’entre nous ont encore besoin de se faire rappeler ceci : “Il n’y a pas de situation difficile qui ne peut être améliorée, et pas de grand malheur qui ne peut être adouci.” [traduction] »

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