Les bienfaits thérapeutiques de « revenir »

Par Jeff Vircoe

En près de 15 ans dans l’un des plus grands centres de traitement en établissement au Canada, le Dr Gary Richardson en a vu passer, des toxicomanes. Et il en vient toujours.

Le Dr Richardson dirige les services médicaux du Réseau Santé Edgewood. C’est aussi un grand promoteur du message derrière « reviens ». Présent au front pour combattre une maladie rusée, déroutante et puissante à l’extrême, l’homme a vu le pire – désintoxications, crises, foies irrécupérables – mais aussi le meilleur : des toxicomanes qui ont repris le contrôle de leur vie. Pour lui, le mot d’ordre est très pertinent.

« Selon moi, “reviens” est un message qui pousse à travailler constamment pour son rétablissement, explique entre deux patients le médecin à la voix posée. Le rétablissement n’arrive pas du jour au lendemain; c’est plutôt une chose sur laquelle on doit travailler littéralement chaque jour de sa vie. Travailler sans relâche, et veiller à ce que le rétablissement soit la priorité absolue, tous les jours. Travailler sans cesse, revenir sans cesse. »

Accompagnant chaque jour les personnes qui souffrent, les médecins et les spécialistes d’expérience en toxicomanie et en troubles concomitants sont bien au courant de ce qu’elles confient dans les rencontres. Ces gens ne sont pas des adversaires : ce sont des professionnels de la santé qui font de leur mieux pour aider les toxicomanes. L’important, c’est d’être présent physiquement, et la tête suivra. Il faut des années à un toxicomane pour virer sa vie à l’envers, alors il se peut que la guérison prenne un certain temps. L’important d’abord. Plein d’expressions viennent à l’esprit, toutes basées sur la notion de « revenir ».

William White, M.A., expert-conseil principal émérite en recherche pour Chestnut Health Systems, est l’auteur de Slaying the dragon : The History of Addiction Treatment and Recovery in America. Fruit de 35 ans de recherche, son livre est largement considéré comme la référence incontournable et l’ouvrage le plus complet sur l’histoire du traitement de la dépendance. Dans un courriel envoyé à Perspectives en janvier, celui qui a analysé un grand nombre d’approches (médicale, religieuse, criminelle et sociale) du problème, y compris les mouvements d’entraide comme les programmes en 12 étapes, a souligné que le message véhiculé par « reviens » doit toujours rester dans l’esprit de ceux qui luttent contre la dépendance.

« “Reviens” est une forme rappel, particulièrement pour les gens aux prises avec les troubles de la dépendance les plus graves, les plus complexes et les plus persévérants : la vigilance continue, la gestion assertive et le soutien à long terme sont essentiels au rétablissement. Même les personnes qui cessent de venir aux rencontres et qui restent sobres pourraient avoir besoin d’y revenir dans des périodes plus difficiles. »

Même si en apparence, « reviens » peut ressembler à un slogan publicitaire, une foule de témoignages et de preuves scientifiques viennent confirmer sa validité, quelle que soit l’interprétation qu’on en fait. Par exemple, on entend souvent dans les réunions les histoires de ceux qui ont dû s’y prendre à plusieurs reprises avant de devenir sobres. Du côté scientifique, on sait que la rechute fait souvent partie du rétablissement. On ne peut pas simplement balayer du revers de la main le vieux dicton : il ne faut pas abandonner lorsque le miracle est sur le point de se produire.

En plus d’une décennie à Edgewood, j’ai dirigé des dizaines de groupes de préparations aux AA. Je peux confirmer que, dans la plupart d’entre eux, plus de la moitié des personnes qui venaient chaque semaine avaient assisté à une rencontre avant d’aller se faire traiter. En d’autres mots, ils sont « revenus ». À l’heure actuelle, le bulletin d’information mensuel pour les anciens patients d’Edgewood compte presque 4 000 abonnés. Ça fait beaucoup de gens qui sont « revenus ». Maintenant, faites la même évaluation dans une rencontre des AA ou des NA près de chez vous, et vous pourrez dire sans trop risquer de vous tromper que la plupart ne sont pas devenus sobres du premier coup.

Et ça vaut la peine de revenir.

« Du point de vue général de la santé – ma spécialité – je vois des gens qui sont tout simplement brisés physiquement, note le Dr Richardson. Souvent, ces patients ont vraiment négligé leur santé. Ils ont de gros problèmes. Donc, le simple fait de voir une amélioration évidente de ce côté est très important. Je prends souvent des photos des patients à leur arrivée (à Edgewood). Je dis toujours que deux mois est une période relativement courte, mais vous savez, en sept ou huit semaines, on voit des transformations incroyables chez les gens. Les voir guérir, sur les plans autant physique que psychologique, social et spirituel – une guérison holistique –, est très encourageant. »

« C’est toutefois un parcours, pour tous ces aspects. Une chose que je dis souvent, aussi, c’est que la toxicomanie est une maladie chronique qui affecte la personne dans son ensemble. Lorsqu’une personne interrompt la progression de la maladie, on remarque alors une amélioration sur tous les plans, et c’est beau à voir! »

Les statistiques concernant la toxicomanie donnent des frissons. Dans un article paru en 2011 dans The Fix, magazine virtuel consacré au rétablissement, le journaliste et auteur primé Jeff Forester nous en donne une idée.

« Environ 16 % des Américains souffrent de problèmes de consommation. Chez les personnes ayant des troubles de santé mentale, c’est en fait presque le double, soit 29 %. Par ailleurs, la toxicomanie touche 47 % des schizophrènes et 56 % des personnes ayant un trouble bipolaire. Près de 80 % des alcooliques feront une dépression au cours de leur vie, et 30 % présenteront les symptômes nécessaires au diagnostic de dépression majeure. Le tiers des toxicomanes entamant un traitement pourraient répondre aux critères diagnostiques de l’état de stress post-traumatique [traduction]. »

La stabilisation de l’état du patient et la persévérance à suivre le programme sont capitales. Pour Joel Hughes, intervenant d’expérience à Edgewood, c’est là que « reviens » prend toute son importance, que vous vous retrouviez dans un programme en 12 étapes, le cabinet d’un psychologue ou même un hôpital psychiatrique.

« Le message? Voici comment je le conçois. Le corps humain a besoin de se nourrir. Disons qu’une journée, je mange bien, autant au déjeuner et au dîner qu’au souper. Par la suite, si je ne mange pas pendant trois ou quatre jours, mon corps en subira les conséquences. C’est la même chose lorsqu’il s’agit de prendre soin de soi : boire de l’eau, manger, revenir aux rencontres… vous en avez besoin aujourd’hui, mais vous en aurez aussi besoin demain pour survivre. Bref, le toxicomane doit se “nourrir” du rétablissement pour survivre au jour le jour. N’importe quel “repas” favorisant le rétablissement dans une journée fera l’affaire, mais pour cette journée seulement. Le besoin de “revenir” le lendemain est toujours là, car chaque jour vient avec ses propres besoins », explique-t-il.

« Je crois qu’il faut aussi se poser la question : “revenir, mais vers quoi?” Vers le rétablissement en général. Si les AA ou les NA, ou n’importe quoi d’autre, suffisent, alors c’est ce vers quoi vous devez revenir. Mais si votre comportement ou votre état mental vous indiquent que les rencontres ne suffisent pas, alors “reviens” peut vouloir dire “demander plus d’aide”, “communiquer davantage vos besoins” ou encore “continuer à chercher la solution”. Ça pourrait vous amener à consulter un spécialiste pour vos traumatismes d’enfance, ou encore, à analyser les situations de violence et de négligence ou d’autres problèmes que vous avez vécus. Il pourrait s’agir simplement de revoir la manière dont vous exprimez vos pensées et vos croyances. Souvent, l’aide de l’extérieur n’est qu’une partie de la solution. »

Parfois, une personne cesse de venir aux rencontres, ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’elle a rechuté. Rappelons que selon les critères de l’American Society of Addiction Medicine (la principale association représentant les médecins et les autres professionnels spécialisés en traitement de la dépendance), la chimiodépendance ne touche pas tous les consommateurs. Parfois, la personne vient pendant un temps, stabilise son état, travaille à assembler le casse-tête de son rétablissement et atteint son but grâce à un programme en 12 étapes, à un thérapeute ou à une autre aide externe. L’important, c’est qu’elle « revienne ».

De sa résidence de Ladysmith, en Colombie-Britannique, Dan O., 64 ans de sobriété continue au compteur, nous a récemment offert son explication.

« Beaucoup de gens viennent dans les AA, restent sobres quelques années, puis ils partent. Mais ils ne partent pas nécessairement pour rechuter. Ils font le ménage dans leur tête dans les AA, puis ils en sortent pour vivre une vie rangée. C’est comme ça que je le perçois. »

Parfois, dans les rencontres, lorsque quelqu’un lance un « reviens » plein de ferveur spirituelle, un autre répondra : « ça fonctionne si vous y mettez l’effort ». Les recherches ont montré qu’effectivement, les programmes en 12 étapes fonctionnent lorsqu’on les met en pratique. En d’autres mots, vous êtes libre de nommer votre tendance à accumuler de manière compulsive « comportement dysfonctionnel » ou « trouble »; votre obsession sexuelle, « dépendance », « problème de couple » ou « défaut de personnalité »; ou votre alcoolisme, « trouble de l’usage d’une substance » : tout cela importe peu lorsqu’il s’agit de « revenir ». Vous êtes là où vous êtes. Venez, physiquement, et la tête suivra. Et si vous restez, vous aurez une chance de vous rétablir à long terme.

« L’autre jour, je disais à quelqu’un que même après avoir travaillé si longtemps dans le domaine, et après avoir été si longtemps en rétablissement, je n’ai aucune idée de ce qu’il me reste à apprendre », s’étonne Dave L., attablé au Rascals, le café de la clinique Edgewood. Travaillant en toxicomanie depuis près de 20 ans, et étant lui-même sobre depuis 27 ans, il assiste encore aux rencontres.

« Pour ma part, je dois sans cesse réapprendre les mêmes choses, encore et encore, lance-t-il avec un rire franc. C’est pourquoi je “reviens” toujours. »

Il boit son café en compagnie du conseiller et superviseur des soins prolongés Bill Caldwell, qui compte une dizaine d’années d’expérience dans le domaine, sans jamais avoir assisté à des rencontres à titre personnel. C’est un « normal ».

« Je crois que Dave l’a bien dit. “Reviens”, ça veut dire persévérer, poursuivre les efforts. Nous venons justement de parler à un homme qui a eu beaucoup de difficultés à aller aux rencontres des AA. Mais que ce soit pour les AA, les consultations, la psychothérapie, les groupes d’entraide pour les sexoliques et la dépendance amoureuse, ou pour n’importe quoi d’autre, il y a la tentation d’abandonner, à cause du malaise ressenti. Mais il faut persister. Et si ce chemin est bloqué pour vous, essayez-en un autre. Peut-être alors que vous reviendrez au premier, ou peut-être qu’il vous faut un autre chemin. L’important, c’est de persévérer, car sinon, vous n’irez nulle part. N’abandonnez pas; travaillez sans relâche. »

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